"Ce qu'on ignore, c'est
qu'elles furent d'abord imprimées en une brochure, comme les deux lettres précédentes. Au moment de mettre cette brochure en vente, la pensée me vint de donner à ma lettre une publicité plus
large, plus retentissante, en la publiant dans un journal. L'Aurore avait déjà pris parti, avec une indépendance, un courage admirable, et je m'adressai naturellement à elle. Depuis ce jour, ce
journal est devenu pour moi l'asile, la tribune de liberté et de vérité, où j'ai pu tout dire. J'en ai gardé au directeur, M. Ernest Vaughan, une grande reconnaissance. Après la vente de L'Aurore
à trois cent mille exemplaires, et les poursuites judiciaires qui suivirent, la brochure resta même en magasin. D'ailleurs, au lendemain de l'acte que j'avais résolu et accompli, je croyais
devoir garder le silence, dans l'attente de mon procès et des conséquences que j'en espérais.
Monsieur le Président,
Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m'avez fait un jour, d'avoir le
souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu'ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches ? [...]
Puisqu'ils ont osé, j'oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j'ai promis de la dire, si la justice,
régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l'innocent qui expie là-bas, dans
la plus affreuse des tortures, un crime qu'il n'a pas commis.
Et c'est à vous, monsieur le Président, que je la crierai, cette vérité, de toute la force de ma révolte
d'honnête homme. Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l'ignorez. Et à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n'est à vous, le premier magistrat du
pays ? [...]
Mais cette lettre est longue, monsieur le Président, et il est temps de conclure.
J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire, en
inconscient, je veux le croire, et d'avoir ensuite défendu son oeuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.
J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout au moins par faiblesse d'esprit, d'une des plus
grandes iniquités du siècle. […]
J'accuse enfin le premier conseil de guerre d'avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce
restée secrète, et j'accuse le second conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un
coupable. [...]
Quant aux gens que j'accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n'ai contre eux ni rancune
ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l'acte que j'accomplis ici n'est qu'un moyen révolutionnaire pour hâter l'explosion de la vérité et de la
justice.
Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souffert et qui a droit au
bonheur. Ma protestation enflammée n'est que le cri de mon âme. Qu'on ose donc me traduire en cour d'assises et que l'enquête ait lieu au grand jour !
J'attends."
Extrait : "J'accuse" Emile Zola dans sa lettre au Président de la République Félix Faure, le 13
Janvier 1898.
Publication dans le journal « L’Aurore » de Georges Clémenceau.
Qui ne connaît pas ce célébrissime plaidoyer de Zola contre l'injustice ?
Petit rappel sur le pourquoi de cette lettre et son auteur.
La retentissente Affaire Dreyfus : Alfred Dreyfus, capitaine juif d'origine alsacienne, est accusé d'espionnage pour le solde de la Prusse, et condamné en 1894 (« Affaire du
bordereau »).Il fut alors déporté sur l’Ile du Diable (quel charmant petit nom lol !), bagne en Guyane qui « accueillait » les détenus politiques. Son procès fut
mémorable davantage par les enjeux politiques et que pour la personne même de l’officier. Une des plus grandes erreurs judiciaires de l’Histoire qui ne sera « reconnue » que bien des
années plus tard. En effet, le procès fut annulé en 1899 mais comble de l’absurdité, Dreyfus sera recondamné puis enfin gracié la même année.Justice lui sera finalement rendue avec la cassation du jugement (par la cour de cassation, la plus haute juridiction
française, qui annula le jugement) en 1906. Dreyfus fut alors nommé Chevalier de la Légion d'honneur après avoir été réintégré dans l’armée en 1905 où il sera élevé au grade de
lieutenant-colonnel. N’y aurait-il pas comme un goût de culpabilité dans le bel Etat français ?
Emile Zola (1840-1902) : L’écrivain français fut le chef de file des naturalistes (Balzac, Flaubert, Maupassant…). Ce courant littéraire fut très inspiré du
réalisme et chercha à introduire dans l’art et notamment l’écriture, une approche sensiblement identique à celles des sciences expérimentales, sciences dites « naturelles » (d’où le nom
lol !). Fort de sa notoriété grandissante, acquise notamment grâce aux soirées de Médan (chef lieu du rassemblement de tous les compères naturalistes), il décida après la dégradation
publique du capitaine Dreyfus et les campagnes antisémites de l’époque, de se lancer dans ce combat politique là (ouverture pour l’entrée des « Intellectuels » dans la politque). Pure
conviction politique ou grandeur humaniste, Zola disait lui-même : « je n’ai pas voulu que mon pays restât dans le mensonge et l’injustice »… A-t-il été un acteur réellement
influent de la vie politique française de l’époque ? le question reste posée… Toutefois, il est certain que Zola fit preuve d’une grande force de conviction avec cette lettre (condamné à un
an de prison pour diffamation) et influença vraisemblablement la révision du procès dans cette Affaire Dreyfus.
Pourquoi avoir choisi cet extrait ? Je ne suis pas une grande connaisseuse de l’œuvre de Zola ni des
naturalistes ni même de l’Affaire Dreyfus. Mais j’ai choisi ce texte davantage comme un symbole (ce qu’il est devenu à juste titre). J’ai lu cette lettre (en entier ! eh oui, incroyable mais
vrai !) et fallait être sacrément téméraire voir un peu inconscient pour se lancer dans de telles accusations !
Dans notre contexte politique actuel, on joue de la rhétorique et des mots plus que l’on ne traite
réellement les problèmes de fond. A croire que les convictions des uns et des autres ne sont là plus que pour se contrebalancer l’une l’autre. Aujourd’hui, qui de nos représentants peut se vanter
d’avoir réellement dit ce qu’il pensait sans avoir enrobé le tout de formules mielleuses ? Qui assume réellement ses actes ?
On ne refait pas le monde avec de belles paroles ça se saurait !
(Je raccourcis la critique… pour cause de post un peu trop long lol ! et puis ça ne sert à rien
de cracher sur la politique, si on ne propose rien derrière ! Un seul mot mesdames et messieurs, grandes personnes de l’Etat politique français si fières de votre statut national
: RESPONSABILITE !)
A voir aussi… http://www.paroles.net/chansons/16153.htm
(Chanson “J’accuse” écrite par Pierre Delanoë et Michel Sardou, très belles paroles même si je n’aime pas
Sardou)